Renoncer au productivisme pour lutter contre la violence et la faim

Renoncer au productivisme pour lutter contre la violence et la faim

Paroles du Sud

Les provinces de l’Est de la RDC et la zone saharo sahélienne entre Mali et Niger, distantes de plusieurs milliers de kilomètres, partagent une tragique évolution : la carte de l’insécurité et celle de la faim se sont superposées…

Abandonnées par les autorités étatiques, ces régions sont devenues la proie de groupuscules armés qui interdisent l’accès aux pâturages encore disponibles, ou qui rendent impossible le travail aux champs : quelle soit reliée à d’obscures instrumentalisations religieuses ou plus prosaïquement guidée par la prédation des ressources disponibles, la violence qui s’y développe ou s’y perpétue découle des privations subies par des populations qui ont perdu jusqu’à l’espérance de jours meilleurs.

Selon l’économiste Mathieu Couttenier, « les prix des minerais et les prix agricoles, sont des facteurs déterminants des guerres civiles africaines : nous avons croisé les données extrêmement précises de géolocalisation des conflits armés en Afrique entre 1997 et 2010 avec la géolocalisation des exploitations minières et avec la variation sur la même période des prix mondiaux des ressources minières d’une part, des produits et intrants agricoles d’autre part. Nous avons pu démontrer que le doublement des prix des minerais intervenu sur la période explique un accroissement de 25 % de la violence armée dans les régions concernées. De même, la baisse des prix agricoles de certains produits d’exportation, le café par exemple, cause un choc de revenus qui facilite le ralliement des populations touchées aux groupes armés qui offrent des revenus supérieurs, d’ailleurs souvent tirés… des ressources minières. Enfin, dans des régions où l’essentiel du revenu local provient de l’agriculture, les événements climatiques et l’évolution de la productivité agricole, due autant à la fertilité naturelle qu’aux prix des intrants (engrais, pesticides…), sont aussi un facteur déterminant du niveau de violence politique. »

De fait, dans le centre du Mali où vivent 9,5 millions de personnes sur une superficie aussi grande que la France, tous les indicateurs sont au rouge : l’insécurité alimentaire a augmenté de 60 % entre 2015 et 2018 ! La pauvreté généralisée a rendu la population particulièrement vulnérable aux chocs, alors que depuis les années 1980, la sécheresse frappe de façon régulière la région. La raréfaction de l’eau et des ressources fourragères, la diminution des aires de pâturage liée à l’expansion des terres agricoles et l’insécurité grandissante, accroissent la vulnérabilité des populations pastorales et contribuent à alimenter les tensions récurrentes entre agriculteurs et éleveurs. « Au Mali comme au Burkina Faso, un Peul ne peut plus circuler librement sans craindre pour sa vie. Il est pourtant impossible de lui demander de se sédentariser. Au Sahel, à partir du mois de janvier, il n’y a plus ni eau ni fourrage », déplore Ibrahima Aliou, secrétaire général de l’Association pour la promotion de l’élevage au Sahel et en savane (APESS), une organisation qui s’applique à sécuriser des voies de transhumances entre les différents pays, en partenariat avec SOS Faim.

La mobilité des pasteurs garantissait traditionnellement aux Etats une forme de sécurité dans des zones réputées invivables : « ils étaient leurs sentinelles. Aujourd’hui, ils sont dans une impasse, car la compétition pour la terre les prive de leurs moyens de subsistance. Nous devons davantage les intégrer aux programmes de sécurité alimentaire », plaide Djimraou Aboubacar, conseiller de l’initiative nationale 3N (Les Nigériens nourrissent les Nigériens). Plusieurs actions ont été engagées au niveau régional pour promouvoir des systèmes d’alerte précoces, comme cela existe déjà pour les agriculteurs sédentaires, afin de  commencer à prendre en compte les bilans fourragers pour anticiper la situation alimentaire des populations nomades.

Plus globalement, les conclusions de l’économiste Mathieu Couttenier corroborent les revendications des ONG, telle que la campagne luxembourgeoise contre l’impunité des multinationales : « Nous avons ainsi pu montrer que le niveau de responsabilité sociale et éthique des entreprises minières internationales qui acceptaient de se soumettre à plus de transparence et de coopération avec les ONG, était corrélé à des niveaux de conflits légèrement inférieurs. »

Alors ? A l’heure où, pour la première fois, c’est un Chinois, Qu Dongyu, qui prendra la tête de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation (FAO), instance multilatérale de pilotage des politiques alimentaires mondiales,  quelle sera l’orientation stratégique qui lui sera impulsée ? Agitée par des débats intenses sous le double effet du réchauffement climatique et de la hausse du nombre de personnes souffrant de faim dans le monde depuis 2015, alors que la population mondiale s’accroît, le FAO cristallise la dualité contemporaine, comme le résume Olivier de Schutter, président de l’IPES-Food (panel international sur les systèmes alimentaires durables) et ancien rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation : « La FAO est à un moment-clé : deux approches s’y opposent : l’une productiviste, qui veut augmenter les rendements pour faire face à la croissance démographique ; et l’autre, agroécologique, défendue sur la fin de son mandat par M. Graziano da Silva. » …Agroécologie également réclamée par la grande majorité des organisations de la société civile, notamment africaines, qui déclaraient en mai dernier dans un communiqué publié par AFSA-Africa :

« A bien des égards, l’agroécologie est l’antithèse des systèmes agricoles conventionnels actuels, axés sur les multinationales et fondés sur la monoculture. Là où l’agriculture conventionnelle cherche à simplifier, l’agroécologie embrasse la complexité. Là où l’agriculture conventionnelle vise à éliminer la biodiversité, l’agroécologie dépend de la diversité et s’appuie sur elle. Là où l’agriculture conventionnelle pollue et dégrade, l’agroécologie régénère et restaure, en travaillant avec la nature – et non contre elle. »

Marine Lefebvre

Article published in: @fr