Migrants : le droit d’aspirer à vivre.

Face à l’hécatombe des jeunes, parmi les plus courageux et les plus vaillants, tous ceux que la mort fauche dans le grand erg saharien ou dans les vagues de la Méditerranée, la vraie question à résoudre, plutôt que celle de la sécurisation de nos frontières européennes, n’est-elle pas de dessiner un avenir dans lequel projeter une autre perspective que l’actuel horizon mortifère ?

Continent sous peuplé au lendemain des indépendances, l’Afrique annonce de 2 à 3 milliards d’habitants en 2050 et en compte déjà plus de 2…. Sur ce continent, la population reste essentiellement rurale, globalement dépourvue de systèmes éducatifs dignes de ce nom et condamnée aux emplois informels : dès 2035, selon le Fonds monétaire international (FMI), la population active africaine devrait dépasser celle du reste des pays du monde. Pour prendre la mesure de la question de l’emploi qui se posera alors, il faut avoir à l’esprit que d’ores et déjà, 10 à 12 millions d’Africains arrivent sur le marché du travail chaque année, lorsque le continent dans son ensemble peine à créer 3 millions d’emplois formels, souvent faiblement rémunérés… Quel espoir dans ce contexte ?

En réponse aux quelques 100 000 personnes qui sont arrivées en 2017 par la voie maritime vers l’Europe, le Conseil européen de fin juin,  s’est dit « déterminé à poursuivre et à renforcer le contrôle effectif des frontières extérieures de l’UE (…) pour empêcher que ne se reproduisent les flux incontrôlés de 2015 et pour endiguer davantage les migrations illégales sur toutes les routes existantes et émergentes. »

Dans le débat sur la « crise migratoire », ce que l’on oublie de rappeler, c’est que l’Europe et l’Amérique du Nord détiennent actuellement 67% des richesses mondiales, contre 1% pour l’Afrique.

Au nom de quoi nos démocraties européennes ont-elles donc décidé que le migrant économique a, moins que le demandeur d’asile, le droit d’aspirer à vivre ?

Réduire les inégalités !

Dans ce débat, comme dans bien d’autres, la réduction des inégalités est la véritable clé du défi posé à notre génération ; tant que nous ne serons pas prêts à partager plus équitablement les richesses (dont les ressources naturelles), nous ne devrons pas nous étonner que les plus téméraires viennent nous réclamer leur part !

Concrètement la pauvreté c’est : ne pas pouvoir nourrir sa famille, ni la faire soigner, mettre ses enfants au travail, ne pouvoir acheter les semences pour mener la campagne agricole… Dans certaines régions d’Afrique où 70% de la population vit de l’agriculture, plus de 60% des paysans n’ont pas de semences au début de la saison agricole, car un grand nombre d’entre eux doivent se contenter de moins de 1 dollar par jour…

Des initiatives émergent sur le continent africain

Pendant ce temps sur le continent, de plus en plus de voix clairvoyantes et justes s’élèvent dans les milieux intellectuels ou chez les acteurs de terrain qui ont voué leur vie au développement. Citons parmi eux, des personnes que SOS Faim connait très bien pour avoir soutenu les activités des organisations qu’ils ont initiées : au Cameroun, Bernard Njonga, après plus de trente années à la tête de l’Association citoyenne de défense des intérêts collectifs (ACDIC), est décidé à se porter candidat aux élections contre l’indéboulonnable Paul Biya. Il a une vision pour son pays et mise sur l’agriculture pour rendre aux jeunes leur fierté et leur donner du travail. Dans un pays qui a la chance de disposer de terres arables inexploitées et de forêts primaires à sauvegarder, il envisage de consacrer 25% du budget de l’Etat à l’agriculture contre les 2,3 % actuels en faisant de la souveraineté alimentaire une cause nationale, «une éducation à l’esprit coopératif en formant les jeunes enfants pour qu’ils se relient à leur nourriture. »

De fait, les activités agricoles souffrent d’une dévalorisation de leur image : modifier et revaloriser cette image est donc fondamental si l’on veut attirer les jeunes dans le secteur agricole.

Deogratias Niyonkuru, fils de paysans et responsable de plusieurs programmes de développement dans de nombreux pays africains, auteur de «Pour la dignité paysanne», estime quant à lui :

« La voie royale, à la fois simple et difficile, est de reprendre confiance en soi, de valoriser sa culture, son potentiel et les opportunités de son milieu et de refuser à l’argent le rôle moteur du développement. Assurons la primauté de la spiritualité et des valeurs humaines, refusons une civilisation fondée sur l’enrichissement effréné de quelques-uns et qui conduit à la dégradation irréversible des ressources naturelles, revendiquons des politiques publiques favorables au développement et à la paix, cessons de croire que c’est aux autres qu’incombe la responsabilité de nos misères et de notre salut… »

A nous de méditer et de militer pour des politiques qui permettent à tous de vivre dignement…

 Marine Lefebvre

Paroles du Sud, Le Quotidien, juillet 18.

www.sosfaim.org

 

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